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  • Construire les outils pour la gauche de demain

    Construire les outils pour la gauche de demain

    Libération a publié le 28 mai notre manifeste fondateur. En voici le texte.


    Manifeste

    Le monde que nous avons connu se délite, et les peuples s’inquiètent de ce qui lui succède. Des faits tangibles attestent du chaos qui monte et l’absence de récit donnant sens à ceux-ci tend à désespérer. L’angoisse suscitée produit ses effets sur le plan politique : la confiance dans la capacité des institutions démocratiques à répondre aux crises contemporaines s’érode et les discours sur la nécessité d’un pouvoir fort, d’un homme providentiel, prospèrent.

    Si nous nous retournons sur le siècle dernier, nous constatons que ce sentiment est caractéristique des périodes de mutation du capitalisme, et des nouvelles relations socioéconomiques et géopolitiques qu’elles entraînent.

    Ces transformations se traduisent en France d’une façon spécifique. C’est d’abord l’État qui est remis en cause. Profitant du recul des services publics, des forces réactionnaires prennent une nouvelle vigueur en contestant nos principes républicains, en particulier l’égalité, au profit d’une vision hiérarchique de la société faite d’assignations de genres, classes sociales ou origines culturelles.

    Pourtant, l’histoire montre aussi que face au péril qui croît, la gauche française a su prendre ses responsabilités.

    Elle a battu ceux qui voulaient effacer la Révolution française à la fin du XIXe siècle. En 1936, face à la montée du fascisme, elle a fait Front populaire, en dépassant des divergences bien plus aigües que celles d’aujourd’hui, et engagé d’ambitieuses réformes.

    En 1945, après la trahison de l’extrême droite, elle a bâti la Sécurité sociale, traduction concrète de l’idée de République sociale. En 1981 et en 1997, c’est rassemblée qu’elle a su construire des alternances.

    En juillet 2024, après une dissolution surprise plaçant de facto l’extrême droite aux portes du pouvoir, c’est par un rassemblement inédit que la gauche et les écologistes ont déjoué les pronostics.

    Sous la bannière du Nouveau Front populaire, ils ont redonné pour un temps souffle à l’espérance, avec un programme de législature apportant des réponses aux urgences que sont le pouvoir d’achat, l’abrogation de la réforme des retraites ou la planification écologique. Ces mesures nécessaires restent cependant insuffisantes pour tracer, dans un système politique à bout de souffle, un horizon alternatif et désirable. En effet, la mutation actuelle du capitalisme, devenu ouvertement prédateur face à la finitude des ressources, nous oblige à refonder avec bien plus d’ampleur notre pensée politique.

    Une nouvelle phase autoritaire du capitalisme

    Faisant fi des limites de nos écosystèmes, ce capitalisme change donc à nouveau de visage. Comme dans les années 1930, considérant la démocratie comme un obstacle, il épouse des accents autoritaires et nationalistes, et s’attaque aux contre-pouvoirs que sont l’indépendance de la presse, de la justice et du mouvement associatif et syndical. Sous les oripeaux d’un prétendu souverainisme, il parvient à séduire une partie des classes populaires. Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche sur le fondement d’une alliance inédite entre les milliardaires de l’économie numérique et les nationaux-populistes, notre combat change d’échelle et de nature : les États-Unis considèrent désormais l’Europe au mieux comme une proie, tout comme la Chine sur le plan commercial, et la Russie sur le plan géopolitique.

    Au-delà de la triple crise écologique du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité et de la pollution des écosystèmes, un nouveau défi existentiel nous est lancé par un pouvoir ouvertement climato-sceptique, raciste, masculiniste, autoritaire, dominé par une petite élite bien décidée à défendre ses privilèges quitte à sacrifier la démocratie et le vivant sur l’autel de leur prospérité. Cette alliance, en fait très classique, du capital avec la droite et l’extrême droite, accélère l’affaiblissement désormais mondial de l’État de droit et des institutions démocratiques. Au bénéfice d’une vision brutale du monde, une recomposition des forces entend vassaliser les peuples et annihiler tous les efforts de transition écologique.

    Voilà le visage de l’ennemi.

    Face à cela, il faut (se) défaire des illusions…

    Il n’existe pas de croissance « verte » à laquelle pourrait s’adosser le capitalisme. Le capitalisme « vert », faute de rupture avec le productivisme, accélère l’épuisement des ressources et socialise ses retombées négatives.

    Il n’existe pas de salut techniciste. Contrairement à ce qu’énonce l’industrie du numérique, la technologie ne résoudra pas tous nos problèmes. Elle ne doit pas être une finalité mais un instrument, dont il faut mesurer l’usage, selon les mains dans lesquelles il est placé.

    Les politiques de transition actuelles ne suffisent pas. En dépit des alertes du GIEC, les objectifs climatiques demeurent hors d’atteinte. Dans le même temps, l’aggravation des inégalités et la destruction des services publics sapent les fondements mêmes de leur légitimité démocratique.

    La social-démocratie n’est plus en mesure de relever les défis qui s’imposent à nous. La financiarisation de l’économie et l’émergence du capitalisme numérique ont fini par épuiser ses logiques de compromis avec le capital. De plus, dans un monde où pour l’essentiel la croissance économique serait derrière nous, arbitrer la redistribution d’une croissance future deviendrait sans objet.

    Composer avec le masculinisme, le racisme et la xénophobie des nouvelles droites extrémisées ne nous permet pas de reprendre pied face à l’offensive réactionnaire. Il faut au contraire affirmer la nécessité d’une communauté inclusive et émancipatrice.

    S’attaquer aux conséquences du changement climatique sans remettre en question le système productiviste et la logique capitaliste ne nous permettra pas de faire face aux limites planétaires ni de protéger les plus vulnérables.

    Ce n’est pas en remettant à plus tard l’exigence de démocratie et de droit à une égale participation politique de tous et toutes que la gauche parviendra à porter au pouvoir un mouvement populaire renversant les dominations sociales. Elle doit rompre avec un paternalisme surplombant, que ce soit dans le rapport aux femmes, aux classes populaires, aux peuples ayant subi la colonisation ou à nos concitoyen·nes portant en héritage ce passé colonial. C’est en construisant un mouvement qui reconnaisse une place pour l’altérité tout en poursuivant une perspective universaliste que nous parviendrons à sortir de la mécanique de la division.

    Si elle souhaite se refonder et ne pas disparaître, la gauche doit renouer avec son ambition première : transformer la société et la vie des gens, non pas en s’accrochant à des compromis dépassés ni en cédant à une radicalité incantatoire, mais en redéfinissant ses méthodes et sa stratégie, afin de faire émerger un projet politique cohérent et crédible, porté par un récit propre à susciter l’adhésion.

    Un projet politique qui porte en germe un profond changement culturel, d’organisation et de pratiques sociales.

    … et retrouver comment s’adresser à la majorité sociale

    L’extrême droite a gagné un terrain considérable dans la bataille culturelle. La présidentialisation, qui polarise toutes les énergies, conjuguée à l’affaiblissement des appareils partisans prospérant sur des rentes électorales de plus en plus étroites ne nous permettent pas de reprendre l’ascendant. Cela nous permet encore moins d’offrir à la société civile un cadre contribuant à son investissement. C’est pourtant elle qui a permis de conjurer le pire en juillet 2024.

    Plus grave, la gauche a perdu les moyens de s’adresser à la majorité de la population, que ce soit en termes d’organisation ou de discours. Les idéologies libérales-autoritaires formatent désormais largement l’espace public et colonisent les imaginaires, alors que les mots mêmes qui lui permettaient de parler à son camp social ont disparu, se sont démonétisés, voire ont été repris par nos adversaires et leur sens détourné.

    Il manque à la gauche un espace qui permette de fédérer ces forces en refondant la nécessaire bataille idéologique, outil premier de la construction d’une perspective qui renoue avec l’ambition de transformer la société, d’émanciper l’individu, et de rendre au peuple sa légitimité.

    Un espace permettant l’écriture d’un récit émancipateur qui nous affranchisse d’un système qui nie les fondements de notre conception de l’être humain, pousse à l’extrême le consumérisme et l’individualisme, insécurise les vies, et détruit les cadres régulateurs de la civilisation. Un récit dans lequel les individus, dans leur diversité et leurs attentes, puissent se projeter dans la construction d’un monde d’égaux, fondé sur une relation apaisée avec leur environnement naturel. L’enjeu est, ni plus ni moins, de tracer un nouvel horizon émancipateur.

    Un espace dans lequel nous construirons collectivement une vision politique globale adossée à un récit, fédérant, au-delà des organisations politiques, les forces de transformation que sont les citoyens et citoyennes, les intellectuel·les, les associations, les syndicats, l’économie sociale et solidaire. Une vision qui dépasse le simple cadre national qui, s’il demeure pertinent du point de vue démocratique, ne suffit plus à penser des solutions, à l’échelle européenne comme mondiale. Car la France ne peut résister seule aux appétits conjugués de la Russie, de la Chine et désormais des États-Unis. La gauche ne retrouvera sa capacité à transformer la société que si elle peut susciter un cadre européen renouvelé, et inventer un nouvel internationalisme Nord-Sud fort et entraînant.

    Les partis de gauche n’ont jamais été aussi nombreux et faibles, les think tanks se sont multipliés sans que leur travail ne soit suffisamment connu ni articulé avec l’agenda politique. Enfin, les élites intellectuelles, culturelles, médiatiques ou administratives, qui avaient pu à une époque contribuer au combat pour le progrès social, ou du moins défendre l’idée républicaine et humaniste, se révèlent aujourd’hui bien trop démobilisées, atones, voire indolentes, alors que se dressent devant nous les menaces contre l’État de droit et les principes républicains les plus graves depuis plus d’un demi-siècle.

    Nous avons besoin d’un espace de construction concrète d’un projet de société et de ses moyens stratégiques. Aucun parti actuel ne peut y prétendre, soit par incapacité soit par absence de volonté.

    Ainsi, il s’agit moins de créer un énième think tank qu’un lieu d’élaboration et de mise en réseau des différentes expertises existantes, afin de les ordonnancer et leur donner un sens global, dans un triple objectif :

    • Analyser et comprendre les évolutions en cours, en étant capables de dépasser l’actualité immédiate pour saisir les mouvements profonds, les tendances longues, parfois balisées de signaux faibles.
    • Proposer une lecture d’émancipation et de progrès du monde, de la société, des grands principes et propositions qui peuvent nous guider. (Sans privilégier l’approche thématique ou sectorielle, celle-ci pourra être utile ponctuellement, comme pour éclairer tel aspect d’un fait majeur.)
    • Réfléchir à tous les aspects de la bataille culturelle et idéologique (stratégie politique, médiatique, vocabulaire, outils…), alors que la gauche a subi un affaiblissement considérable de ses leviers d’action, face aux droites libérales, conservatrices et identitaires.

    Voilà l’ambition : refonder la gauche par le sens. Non par nostalgie d’un passé révolu, mais par conviction que, pas plus aujourd’hui qu’hier, l’histoire n’est écrite ; que l’émancipation reste à conquérir, et que la gauche, si elle sait se réinventer, peut rouvrir le Champ des possibles.

    Aujourd’hui, nous créons cet espace dans lequel toutes les sensibilités politiques et citoyennes pourront, en dehors des enjeux d’appareil, construire des réponses concrètes, et le récit qui les fera s’imposer. Pour reconquérir notre capacité à dire, et donc à transformer le monde.

    Signataires

    Rafik Arfaoui, géographe. Guillaume Balas, ancien député européen. David Elkaïm, fonctionnaire. Sandrine Ghiotto, responsable études. Anne Joubert, haute fonctionnaire. Manon Laurent, docteure en sociologie, responsable associative. William Leday, enseignant en relations internationales. Rémi Lefèbvre, professeur des universités en science politique. Quentin Rodriguez, docteur en philosophie des sciences. Barbara Romagnan, ancienne députée. Naïs Sabatier, doctorante en philosophie moderne. Et de nombreux autres co-auteurs et co-autrices n’ayant pu apparaître ici.