Comme nous l’avons esquissé dans notre manifeste fondateur, le travail intellectuel que nous souhaitons engager avec le Champ des possibles se fixera pour règle d’éviter la multiplication d’approches sectorielles. Malgré leur indéniable utilité, nous faisons le constat qu’elles existent souvent déjà, nombreuses et riches, qu’elles proviennent de chercheurs et chercheuses, d’associations, de syndicats ou d’organisations politiques. Pourtant, leur qualité et leur nombre n’empêchent pas notre défaite actuelle sur le plan culturel, idéologique et politique. Ce qu’il manque au camp de l’émancipation, selon nous, est la capacité à les transformer en outils au service du combat idéologique et culturel, à les articuler pour dessiner un projet lisible, cohérent et attractif.
Voilà pourquoi nous souhaitons que le Champ des possibles se constitue en carrefour intellectuel, un creuset visant à articuler, à coordonner différentes perspectives et expertises militantes dans une stratégie et un récit communs.
Il nous faut à la fois nous attaquer à des questions transversales, capables de constituer les points nodaux de ce nouveau récit, et nous garder de la prétention d’y apporter seuls «nos» réponses.
La question que nous souhaitons utiliser comme première porte d’entrée est la question démocratique. Parce qu’elle est à la fois au fondement même de la gauche, au cœur de ses différents espaces de combat, et en crise partout dans le monde.
Aussi, nous ouvrons ce travail de fond par cet appel public à contributions s’adressant à toutes les personnes qui nous ont fait l’honneur de s’intéresser à notre démarche, citoyens et citoyennes parlant simplement de là où chacun et chacune travaille ou vit, mais aussi aux associations, organisations syndicales ou intellectuel·les qui chacun, chacune, détiennent un éclairage particulier ou un élément de la réponse d’ensemble à bâtir.
Nous prévoyons plusieurs mois de travail collectif autour de cette question au cours de l’automne 2026, qui aboutira à une phase de restitution publique sous la forme d’une publication, mais aussi d’autres formes d’expression plus variées. Afin d’alimenter ce travail, tous types de contributions écrites sont donc les bienvenus, via notre formulaire de contact ou directement par courriel, qu’elles soient originales ou qu’elles pointent vers des publications déjà existantes. Nous pourrons également organiser des temps d’échange oraux au cas par cas, en fonction des personnes ou structures volontaires. Enfin, ces différentes formes de contributions pourront ou non être rendues publiques au cours de la phase de restitution, selon les souhaits de leurs auteurs et autrices.
Pourquoi la démocratie ?
Rappelons-nous que l’acte de naissance de ce qui sera appelé «la gauche» dans la plupart des pays du monde fut le refus du véto royal par les députés «patriotes» au commencement de la Révolution française. Autrement dit, le refus qu’un homme seul puisse décider contre les représentants de la nation réunis. Différentes gauches ont ensuite cherché la bonne formule entre la démocratie souhaitée, son accommodement à celles proclamées, parfois la volonté de sa mise entre parenthèse. Mais en tant qu’idéal d’auto-gouvernement du peuple, la démocratie a représenté depuis deux siècles le chemin évident de l’émancipation des êtres humains, et la gauche s’est identifiée à son moyen.
Au début de ce siècle, la démocratie en est venue à bénéficier d’un soutien quasi-universel, du moins dans les discours, sous sa forme libérale. Pourtant, la démocratie libérale semble aujourd’hui en crise un peu partout dans le monde, bien qu’à des degrés divers. Aux États-Unis comme dans de nombreux pays européens, on assiste à une crise systémique de confiance des peuples dans les institutions politiques et sociales, et dans leurs élites. Ce mouvement de fond, inscrit dans la durée, prend des formes diverses : désaffiliation politique, abstentionnisme, votes croissants pour l’extrême droite, défiances envers l’école, la science, les médias, parfois envers l’État et les services publics dans leur ensemble… sur fond de contestations individualistes, d’une faiblesse historique du syndicalisme et de l’action collective organisée, et du délitement du lien social dans divers secteurs de la société.
Symétriquement, on peut observer une défiance croissante des élites envers le peuple, et donc envers l’essence même du principe démocratique, malgré la persistance d’un soutien de façade à «la démocratie libérale». En France, la perte de repères politiques semble à un niveau historiquement élevé chez les universitaires, les journalistes, le personnel politique… Alors que la haute administration a été massivement et durablement vidée de ses compétences par des saignées successives, toute impulsion réellement politique semble avoir déserté la plupart des ministères. L’État de droit est attaqué comme jamais depuis 1962 sans que l’on voie des anticorps se développer au sein des institutions, de l’appareil d’État, ou de l’espace public, hormis peut-être au sein du pouvoir judiciaire. Une déliquescence morale et intellectuelle des élites se dessine, qui évoque irrésistiblement L’Étrange Défaite de Marc Bloch, alors même que le contexte est, à d’autres égards, radicalement différent.
De manière très ambigüe, cela n’empêche pas de nombreux pouvoirs, autoritaires ou en voie de raidissement, de se revendiquer de la défense de la démocratie pour mieux la saper. Au motif qu’ils sont arrivés au pouvoir de façon (réellement ou prétendument) régulière, ils s’autorisent à remettre en cause les droits et libertés de certaines parties de la population, et à attaquer durement les contre-pouvoirs, qu’il s’agisse de la presse et de la justice indépendantes, des syndicats, ou de mouvements revendicatifs divers.
«Paradoxalement», des études sociologiques et de nombreux signes indiquent que, du moins en France, l’aspiration démocratique et égalitaire reste très puissante dans de larges pans de la population. On peut mentionner, au cours des dernières années, le mouvement inédit des Gilets jaunes, qui a bravé une répression féroce, les engagements pour la sauvegarde de la planète, ou la mobilisation syndicale historique contre la réforme des retraites de 2023. De façon plus générale, on constate une particulière vivacité des formes d’engagement peu ou pas organisées, comme la pétition citoyenne contre la loi Duplomb en a donné une récente illustration.
La crise de confiance dans les élites et institutions en place ne signifie donc pas nécessairement une crise de l’aspiration démocratique, même si elle signifie certainement une crise de la forme «démocratie libérale» actuelle et de ses institutions.
Faire cette distinction nous oppose radicalement aux droites, extrêmes ou non, qui cherchent toutes, d’une façon ou d’une autre, à faire entériner l’idée d’un reflux des aspirations démocratiques par en bas, pour mieux légitimer leur propre rupture avec l’idée démocratique par en haut.
Réinterroger notre rapport à la démocratie
Devant un tel brouillage du sens des mots, la perspective démocratique ne paraît plus singulariser nettement la gauche ni même faire consensus dans notre camp, en tout cas si, au-delà du simple mot, on désigne encore par là un contenu politique défini.
Nous pensons donc qu’il faut aujourd’hui affronter radicalement cette question dans toute sa généralité : la gauche se définit-elle encore par la perspective démocratique, et si oui, en quel sens sommes-nous toujours démocrates ?
Sans nier l’importance des problèmes de «mécano institutionnel», la question que nous souhaitons poser se place délibérément en deçà de ces considérations – du reste, déjà largement discutées dans la gauche française, autour du motif de la VIe République.
Avec son apparente victoire au tournant du siècle, la démocratie libérale en est venue à supplanter, dans beaucoup d’esprits, toute conception possible de la démocratie tout court. La démocratie libérale peut se définir par le respect d’un certain nombre de procédures formelles, prévoyant l’élection régulière de représentant·es à qui l’exercice d’une large part du pouvoir souverain est en pratique confié, au moyen du suffrage universel, d’une compétition électorale ouverte entre différents partis pour la conquête de ces suffrages, et de diverses règles de majorité déterminant la primauté d’une fraction substantielle des représentant·es sur ces institutions.
L’ensemble est conçu pour conduire idéalement à des alternances politiques régulières dans la répartition du pouvoir entre partis au sein de ces institutions. De plus, la limitation des pouvoirs des institutions élues est une condition nécessaire au maintien de ce subtil équilibre institutionnel, afin de prévenir son démantèlement par une faction obtenant – en principe, temporairement – le pouvoir sur les autres. Elle passe en particulier par la «séparation des pouvoirs» (législatif, exécutif, judiciaire), et par la garantie constitutionnelle des libertés fondamentales individuelles indispensables à la régularité du processus électoral (liberté d’expression, de réunion, etc.).
Si le principe démocratique est d’abord celui d’un pouvoir partagé à égalité entre tous et toutes, alors la démocratie libérale en constitue la restriction à une dimension exclusivement politique et représentative – en somme, une égale capacité à définir nos conditions communes d’existence s’arrêtant à la porte du bureau de vote. Cette conception procédurale de la démocratie paraît ainsi nettement appauvrie, en comparaison de la force révolutionnaire initiale que contenait l’idée.
Face à ce qu’on peut qualifier de démocratie formelle, il est commun d’invoquer la perspective d’une démocratie réelle – de la pensée socialiste, dénonçant depuis le xixe siècle l’amputation de toute démocratie économique et sociale, aux «mouvements des places» post-crise de 2008 (Indignados, Occupy…) et aux Gilets jaunes, qui ont chacun contesté la légitimité démocratique de la représentation élective en lui opposant d’autres pratiques, comme le tirage au sort et le référendum d’initiative citoyenne.
D’un côté, la démocratie sera comprise avant tout comme un régime de protection des libertés politiques individuelles. De l’autre, elle sera définie comme une émancipation intégrale – individuelle et collective –, par l’égalité des conditions sociales.
Issue d’une conciliation entre libéralisme et principe démocratique, la démocratie libérale reste marquée par la méfiance historique des penseurs libéraux envers l’idée démocratique, voyant celle-ci essentiellement par le prisme de la «tyrannie de la majorité». La démocratie libérale peut ainsi être vue comme une domestication du principe démocratique, afin de se prémunir d’un tel risque. L’éventualité d’une «tyrannie de la majorité» est assurément une question importante, qui a trait à la juste articulation entre autonomie individuelle et autonomie collective. Mais une focalisation sur cette hypothèse révèle aussi une vision négative de la démocratie, selon laquelle une telle articulation serait fondamentalement impossible.
Explorer la question dans tous ses aspects
Cette interrogation, d’apparence (trop) générale et abstraite, doit selon nous être posée à partir de ses multiples déclinaisons concrètes. Ces différents aspects concernent notamment, sans que cette liste soit limitative :
- Travail, production économique et contraintes écologiques.
- Démocratie sociale, démocratie locale, sociabilités populaires et crise de l’action collective organisée.
- État, services publics et gestion des communs.
- Pouvoir judiciaire, libertés fondamentales et État de droit.
- Espace public, médias et information.
- Rapport aux savoirs, science et éducation.
- Émancipation, identités plurielles et universalisme.
- Nation, migrations et internationalisme.
- Démocratie et récits d’avenir.
Aucun de ces éléments ne doit être vu comme exclusif des autres : l’enjeu sera précisément, à partir de cette multiplicité de perspectives, de tenter de les croiser, les articuler, les confronter, ou de pointer les éventuelles tensions profondes qu’ils peuvent révéler.
