Le technosolutionnisme, du mirage à l’impasse

Le technosolutionnisme est fondé sur la croyance que les technologies futures résoudront les crises climatiques actuelles sans que nous ayons à faire évoluer nos sociétés. Ce paradigme s’inscrit dans un récit visant à faire accroire que le capitalisme néolibéral est en capacité de s’adapter, pour peu que l’on s’en donne les moyens. Parmi les exemples les plus emblématiques mis en avant, on trouve les technologies de capture des émissions de gaz carbonique – dont les scientifiques du GIEC pointent régulièrement les insuffisances et les limites –, l’avion à hydrogène, ou encore le mythe d’une intelligence artificielle capable de préserver nos modèles de consommation, en l’occurrence, ceux des plus aisé·es.

Comme l’explique l’historien des techniques François Jarrige, cette approche constitue en réalité une stratégie de contournement politique à plus d’un titre. Il s’agit d’une impasse qui orchestre sciemment la dépolitisation des enjeux. En effet, là où nous faisons face à un problème de société structurel autour du partage, de la préservation des ressources et de la sobriété, la vision technosolutionniste fait croire qu’il ne s’agit que d’un ajustement purement «ingénierique». Cela permet aux tenants du capitalisme de poursuivre l’exploitation à outrance des ressources restantes, de faire fi des limites planétaires pourtant d’ores et déjà visibles, et de confier la résolution du péril climatique aux marchés et aux startups. Ce faisant, les citoyennes et citoyens se retrouvent privés d’un débat vital pour l’avenir de la planète et du vivant. C’est l’inaction climatique en marche ; la neutralisation de toute politique de transformation sociale. Disons-le d’emblée : il s’agit d’une chimère qui fait office de puissant frein à la lutte active contre le réchauffement global.

Pour contrer ce récit technophile, la gauche doit réinvestir les lois de la physique afin de souligner les limites indépassables de technologies présentées comme des panacées. Il convient notamment de s’adosser au «paradoxe de Jevons». Ce concept démontre empiriquement que plus une technologie gagne en efficacité et consomme moins d’énergie par unité produite, plus l’usage global de cette technologie augmente, annulant en fin de compte les gains écologiques escomptés – à l’instar de l’efficacité des serveurs informatiques qui explose, tandis que la consommation globale du secteur sature les réseaux de manière absolue.

Quant aux recherches sur les émissions négatives, dont l’objectif est de retirer du dioxyde de carbone déjà présent dans l’air ou de le capter, elles se heurtent aux particularités chimiques du CO2 comme à des questions d’échelle et de délais, alors que la priorité consiste d’abord à moins en émettre.

De même, de nombreuses technologies présentées comme des alternatives vertueuses ne font que provoquer de violents transferts d’externalités négatives. En témoignent les véhicules électriques. Si ces derniers permettent une baisse locale de la pollution dans les pays riches où ils sont déployés, et une baisse sensible des émissions de gaz à effet de serre sur l’ensemble de leur durée de vie, ils ne suppriment en rien l’extractivisme. En réalité, ils substituent la dépendance au pétrole par celle aux métaux critiques (cuivre, lithium, cobalt…), dont l’extraction se fait au détriment direct des droits humains et environnementaux des peuples du Sud. En ce sens, le technosolutionnisme est un mirage physique et écologique visant à distraire et rassurer l’opinion, et à saper toute volonté politique de transformation durable de nos modèles de société.

Par ailleurs, le technosolutionnisme valide et aggrave les rapports de domination existants. La course effrénée aux brevets sur les technologies de géo-ingénierie ou sur les semences résilientes au stress hydrique en est la preuve manifeste. Il s’agit d’une dynamique encourageant une concentration inédite du pouvoir économique au profit d’une privatisation du vivant et du climat. Ainsi, ce dogme engendre une écologie à deux vitesses d’ores et déjà à l’œuvre entre, d’une part, des îlots de fraîcheur et de protection technologiques pour les plus riches, d’autre part, la violence de la précarité énergétique et climatique pour les classes populaires des pays du Nord comme du Sud. Arme de distraction massive, fantasme technologique qui annihile jusqu’au besoin de transformation, le technosolutionnisme apparaît ici aussi comme énième levier de poursuite de l’accaparement et de l’accumulation des richesses. Trois raisons pour le mouvement social de prendre au sérieux le danger que constitue cette idéologie.

Pour autant, dans le cadre d’un récit émancipateur et d’une perspective de transformation, il ne s’agit pas pour nous de basculer dans la technophobie ou de bannir le recours à la technique. L’enjeu est de briser un paradigme aliénant. La technologie doit être appréciée pour ce qu’elle est, à savoir un moyen pouvant à certaines conditions permettre à l’humain de vivre mieux, et non un horizon indépassable. Dans le contexte d’accélération du réchauffement de la planète qui est le nôtre, l’impératif de sobriété doit nous orienter vers des technologies appropriables, réparables, économes en ressources et ancrées localement – que résume le concept de «technologie low-tech» –, plutôt que de tout miser sur des systèmes complexes et centralisés, détenus par des firmes multinationales dont le seul leitmotiv reste le profit personnel.

Le technosolutionnisme fait du capitalisme le seul horizon de la technologie et du progrès. Il alimente l’illusion d’une abondance matérielle infinie dans un monde aux ressources comptées, masquant le fait que l’impasse écologique est le produit direct du modèle consumériste. Ce récit cherche à faire croire que la technologie marchande résoudra les dégâts qu’elle a elle-même causés.

Au-delà, cette impasse nous oblige à redéfinir le concept même de progrès. Libérée du mythe de la croissance illimitée, notre vision du progrès doit réintégrer les limites écologiques et replacer la décision politique et collective au cœur de ce dont nous avons réellement besoin.

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